L’homme du voyage.

S. m’appelle un jour de pluie (je me rappelle pas mais ça fait hyper romantique comme intro.) Il me pose les questions habituelles, insiste un peu plus lourdement que tout un chacun à propos de mes pirouettes – le hic, c’est que je ne tarifie pas les appels que je reçois pour la simple et bonne raison que je ne suis pas une « hotline. » Donc, prise de rendez-vous pour les jours suivants autour d’un café où il aura le temps de me découvrir et si tout se passe bien, de me dévorer.

S. passe me prendre dans une voiture plutôt classe et nous voilà en route pour le centre commercial le plus proche, où, bien sûr, je ne mets jamais les pieds. Il est plutôt charmant dans l’ensemble, pas du tout mon type de mecs pourtant, a un petit ventre rond et ses dents sont formés comme si il avait sucé son pouce jusqu’à un age tardif. Il n’est pas trop bavard non plus, nos conversations se bornent à ce qu’il fait dans la vie, ce que je fais dans la vie, voilà… Comme j’ai horreur de ces minutes de silence qui s’installent, comme autant de moments de malaise. J’aimerais dans l’idéal bien sûr, que mes futurs partenaires cherchent à me séduire autant que je le fais, cherchent à créer une vraie magie dans ces instants privilégiés – au lieu de bêtement me déshabiller du regard.

En tête-à-tête avec S., un cappucino et un expresso nous séparent. Quand je me déshabille, S. sort la phrase de gros pervers type « tu es couverte ! » Erm, on est en début de soirée, il fait dans les deux degrés celsius à l’extérieur, selon toi c’est pas une raison assez évidente pour être couverte ? D’autant plus que ce n’est qu’un rendez-vous autour d’un « café », pas du tout sujet au et-plus-si-affinités. Pff. L’imbécile commence à me poser des questions sur mes pirouettes, là, en plein milieu du centre commercial où j’ai dû quand même squatter pas mal durant mon adolescence, avec cet air du mec qui ne touche pas qu’à sa femme durant la semaine. Je lui dis que ce sont des questions qui me mettent mal à l’aise, regarde autour de moi, guette cette employée de café qui regarde ailleurs mais m’imagine qu’elle a l’oreille tendue dans notre direction. « Vous voyez cette jeune fille elle pourrait très bien être en train de nous épier. » Il se retourne. « Quoi ? Mais c’est une chinoise… Les chinois ils n’entendent rien ! » Très fin. Dites moi, ce type, ce serait pas la doublure de l’inspecteur Derrick quand les enquêtes deviennent trop difficiles ? Et il dit quoi quand c’est les blacks ? « Quoi ? Mais c’est une black… Elle ne mange que des bananes ! » Bon je le prends avec humour mais franchement les préjugés raciaux ç’a ma toujours choqué.

J’arrive bon gré mal gré à lui sortir deux-trois positions qui pourraient lui faire fermer son clapet pour un bout de temps et continue de me sentir profondément mal à l’aise. Quel sale con. Il me tarde de me casser de là et je commence à me faire chier quand Monsieur lance un sujet des plus intriguants : son activité professionel. D’abord, il est gérant d’un salon de coiffure un peu caché dans la rue commerçante mais qui ma foi a l’air d’être un commerce fort florissant. Ensuite, il est à la tête d’une de ces entreprises de meubles dont M6 parlait récemment. Il me dit, j’ai noté que tu as la tchatche (bah faut bien vu que tu parles pas, pff!), peut-être que tu pourrais rejoindre l’équipe de vendeurs de mon magazin. Tu aimes l’argent ? Je le regarde en gardant le sourire – j’ai tellement envie de le mépriser. Je veux dire, il me prend pour une conne ou quoi ? C’est quoi ces questions « tu aimes l’argent » ? Il croit que tous le monde se la joue chevalier de la légende arthurienne à faire voeu de pauvreté ? Nan mais franchement, y’en a…

Il enchaine vite. Tu peux te faire de 4 à 10,000 euro par mois avec mon magazin. On appelle les gens suivants un centre de télé-travail qui épluche le repértoire d’une région puis quand c’est finit on bouge dans un autre secteur et rebelotte. On attire jusqu’à 200 personnes par week-end dans nos magazins. On leur dit de venir chercher un cadeau (style fer à repasser) dans le magazin, et puis après on leur dit qu’ils ont gagné au loto et on leur offre d’acheter un canapé affiché à 10,000 euro à 50% moins cher, puis on offre des réductions diverses jusqu’à ce que le canapé ou l’ensemble salon ne coûte que 3,000 euros. Moi « et vous faites ça à crédit? », avec un froncement de sourcil caché. Lui « oui, on fait essentiellement du crédit. » Tu m’étonnes. Devant les chiffres qu’il me sort (des magazins qui font des chiffres records de plus de 20,000 euro en journée), je reste sceptique, très sceptique et pense à tous ces pigeons qui ne regardent pas les émissions qui dénoncent ce genre d’arnaque. J’en ai parlé à des proches plus tard, qui m’ont dit « tu sais Chacha les gens préfèrent regarder à la télé quand on dit que tous les noirs et les arabes sont des voleurs et des profiteurs du système social plutôt que de s’informer sur leurs propres voisins qui les volent et les escroquent. » Quand même, une émission sur une chaîne hertzienne…

Bien sûr, plus les chiffres sont gros, moins j’y crois. Je garde pourtant le sourire, et il se confie de plus belle. « Si t’as la tchatche tu peux te faire beaucoup de sous, bon bien sûr on cherche des vendeurs qui fassent plus de 2,000 euros par mois sinon ça ne nous intéresse pas. Mais si tu y arrives ben on prend en charge tous les frais quand on déménage (tous les deux mois) nos magasins et puis de toutes les façons y’a deux mois où on bosse pas dans l’année (période de grands départs et de fêtes) donc en étant en vacances tu peux toucher le même salaire que d’habitude. » Je reste là, interdite à l’intérieur de moi, m’efforcant de donner le change. Je suis là, avec un type qui es issu des gens du voyages (il n’a pas daigné à ma question « tu as des origines? », a dit un « oui » sec mais a laissé trainer deux-trois indices qui m’ont mené à cette conclusion) et pardon mais il est juste l’incarnation des préjugés qui circulent à leurs propos. Porté sur le uc’, escroqueur de première et flambeur. Bon, je dois pas genre me tirer, moi ?

On prend le chemin du retour – il est sensé me déposer. Cette fois-là, j’aurais dû prendre un taxi. Bien sûr dans la voiture, il a continué à me poser des questions sur ce que je pratiquais ou pas. Je donne des détails, essaie de rester sensuelle malgré le peu de sensualité évoqué durant notre brève rencontre. Il se gare dans un petit coin, entre deux magazins, il fait nuit noire. Il me dit « non mais je m’arrête parce que je suis intrigué. » Je fronce les sourcils. Je continue pourtant ma diatribe, comme si de rien n’étais, il passe son bras derrière mon siège, me regarde avec le regard du prédateur prêt à fondre sur sa proie. Je sais très bien ce qui se passe.

Je sais très bien qu’il fera allusion à mon art de faire des fellations, suggérera quelque chose, que je devrais me mettre à l’aise, me courber et m’exécuter. Et je le fais, machinalement. Je ne sais pas ce qui se passe dans ma tête à ce moment-là. Je pourrais très bien dire non, descendre de voiture et me casser, mais non, je m’exécute. Il ne me force pas, pourtant, alors pourquoi je le fais ? Je le fais parce que je suis persuadée que c’est mon rôle, qu’après avoir donné tant de détails je dois le faire. Et tant pis si ce mec me répugne, au moins, son hygiène corporelle est irréprochable. Elle est loin, la voix de ma conscience qui m’avait dit dès qu’il avait prononcé les mots « tu es couverte ! » de me casser. Je l’entends comme dans un rêve me hurler que je ne suis pas une pute à cinquante euro la passe, que je n’ai rien à foutre entre deux magazins, à la tombée de la nuit, entre les jambes de ce type qui ne fait rien d’autre que me salir et m’avilir. Je m’exécute comme un robot. Je ne suis plus maîtresse de moi. Il y a mon coeur qui me dit de me casser mon corps qui me dit de me caser. Je suis juste là.

Est-ce que je m’exécute parce que sinon j’ai peur qu’il tente de me forcer ? Est-ce que je m’exécute parce que je n’ai pas envie de rentrer à la maison à pied ? Qu’est-ce que je fous là ? Mon cerveau est en mode on, mais mon corps n’est plus opérationel. Je le méprisais bien, cinq minutes plus tôt. Mais là je suis l’escorte girl naïve qui a très bien vu le coup venir mais s’est fait piégé avec une facilité déconcertante. Mais tu croyais vraiment que ce type allait te ramener sans te demander de contre partie ? Et le voilà qui tente de glisser ses doigts en moi. Je suis dégoûtée, je me dégoute moi-même. Je ferme les yeux forts, secoue la tête quand il me demande si je n’ai pas de capotes, en me rappelant les deux carrés de latex dasn la petite poche dasn mon sac. Il finit par venir dans ma bouche. Je vois trouble. J’ouvre la portière et crache son sperme. Je crache de toutes mes forces ce qui est le fruit du plaisir d’un gros porc que j’ai détesté de toutes mes forces. Je crache de toutes mes forces l’image de Chacha en pute bas de gamme qui fait des pipes à l’arrière d’un magazin pas éclairé. Je crache le dégoût de moi-même, j’ai envie de me faire vomir, de ne plus être là, de disparaître.

Respire Chacha. C’est finit, Chacha, c’est finit.

Il est satisfait, sourit et me regarde, me complimente sur mes gorges profondes. Je regarde ailleurs. Durant tout le trajet, je répondrais de façon laconique, n’aurait en tête que l’idée de ne plus jamais voir ce type, qu’il ne me touche plus jamais. Pourtant, je reste courtoise, je joue la comédie quand au fond de moi je m’effondre totalement et que c’est la tragédie. En arrêtant la voiture il me dit « allez attend je te fais voir le dossier des clients… » Il fouille dans la boîte à gants – sans succès. Je suis sûre que c’est sa dernière tactique de pervers pour me faire croire qu’il va m’embaucher et tout ça. Je hausse les épaules, essaie de ne pas montrer que j’ai envie de me barrer. Il me dit qu’il va m’appeler le lendemain pour que je commence à bosser le samedi suivant. Je dit aurevoir poliment.

C’est à la maison que je m’effondre. Je me brosse les dents frénétiquement, je prends un bain de plus d’une heure, je fous mes vêtements dans la panière à linge. Mon dieu, qu’est-ce que je suis en train de devenir ? Je vire totalement folle ! JE NE SUIS PAS UNE PUTE QUI TAILLE DES PIPES GRATUITEMENT ENTRE DEUX MAGAZINS A LA TOMBEE DE LA NUIT ! Je n’arrive même plus à me regarder dasn la glace, je me sens sale. Je ne me l’avoue pas, parce qu’il faut que je fasse bonne figure devant tout le monde mais j’ai envie d’exploser, de hurler, de me mutiler, de… je ne sais pas, mais je me dégoûte. D’abord le crapaud, ensuite C., et maintenant S. Est-ce qu’aucun homme sur terre ne me respecte ? Est-ce qu’il me voient tous comme une grosse pute qui ne mérite pas qu’on la paie ? Mais je ne suis pas une putain ! J’ai un coeur, merde, j’ai un coeur !

Tout est tellement violent dans ma tête. Tout est tellement dur. J’arrive pas à croire que je me sois encore faite avoir, comme une pauvre conne. Et pourquoi j’ai pas demandé à être payée ? Pourquoi je me suis exécutée comme uen pauvre conne ? Et les autres fois putain, y’avait bien des signes alarmants mais qu’est-ce que tu es en train de devenir Chacha ! T’es en train de devenir une pute qui se fait arnaquer, c’est ça la vie glamour que tu voulais menais ?

Calme toi…

Tout vole en éclats autour de moi. Je réalise enfin que je n’ai rien pour moi. La fac, ça fait des mois que je n’y vais plus. Ma famille, je leurs ment effrontément et je n’assume qu’à moitié ce que je fais. Ma seconde vie, c’est un prétexte pour ne pas regarder en face la première. Je m’effondre, je craque sous la pression. TRois hommes entrent dans ma vie, se servent de moi et ne me paient pas. Je suis devenue une pute qui se fait avoir. Je n’écoute jamais ma conscience et je me fous de la réalité. Et voilà où j’en suis. A pleurer sur mon lit.

J’ai sentit que c’était mes limites. J’ai senti que je ne pouvais pas continuer comme ça. J’ai pris un matin de janvier la décision de ne pas continuer, de tout arrêter. Temporairement ? Eternellement ? Je ne savais pas, mais je ne voulais pas des solutions qui m’étaient imposées. Je ne voulais pas baisser mes tarifs – car alors j’aurais méprisé les clients qui allaient me passer sur le corps aussi vite que j’allais dépenser leurs billets. Je ne voulais pas devenir le genre de filles que l’on paie 100 euro de l’heure pour lui faire toute sorte d’horreur. Je suis à l’aube de la vingtaine et putain, je suis déjà brisée de l’intérieur. IL faut que j’arrête – alors j’ai arrêté.

Pendant quatre semaines, je n’ai rencontré personnes. JE me suis reconstruite. J’ai retrouvé les bancs de la fac, croisé quelques amis, je me suis appliquée à être une bonne fille, une bonne soeur, une bonne amie, une bonne petite amie. Bien sûr, j’étouffais, mais je préférais ça à tout ce que j’avais pu vivre. J’avais fait en sorte qu’aucun clients ne puisse me joindre, j’avais effacé mon numéro professionel de tous les sites où il était inscrit, j’avais brouillé les pistes. Mes vieux démons me hantaient, j’avais besoin de gagner des sous, les factures s’accumulaient encore et encore. Mais tout sauf être une pute. J’ai décidé d’être une accompagnatrice de charme, pas une vulgaire prostituée. J’ai décidé qu’on me respecte, pas qu’on me crache dans la bouche. J’ai décidé de me reconstruire, pour mon bien mais aussi pour le bien des gens que j’aime et de mes clients réguliers. Parce qu’après plusieurs semaines, j’ai enfin réussit à répondre à un appel qui fut des plus charmants et à rencontrer un nouveau client, qui a su me redonner confiance en l’avenir et a su trouver les mots, sans le savoir, pour me faire sourire à nouveau.

Voilà pourquoi je n’ai aps édité ce blog pendant des semaines entières. SI c’est arrivé à qui que ce soit, une expérience aussi violente, il faut absolument tout arrêté, quelque soit le nombre de factures qui s’accumulent, quelque soit la situation financière dans laquelle vous êtes. Les factures peuvent attendre, votre santé mentale non. C’est très sérieux.

Il m’a fallu du temps pour faire confiance à nouveau, pour rire à nouveau, il m’a fallu du temps pour me rendre compte que ce qui compte dans la vie, c’est d’avoir de l’ambition positive (loin du carriérisme et de l’arrivisme). L’ambition peut vous porter loin au-delà de vos objectifs et vous nourrir pendant de longues journées de diètes.

Et puis je t’ai rencontré, toi. Tu postais tout le temps des commentaires sympathiques sur ece blog-même et on avait le même humour, les mêmes délires. Très vite je t’ai adoré. Aujourd’hui plus de nouvelles, mais comme je te l’ai dit un jour, si c’était à refaire, je referais exactement tout pareil pour revivre les premières minutes avec toi. De notre idylle il ne reste qu’un ticket de bus et une écharpe rouge. Si tu lis ça, sache que tu seras toujours dans mon coeur.

Chacha, qui se demande pourquoi tu n’as jamais rappelé…

Publié dans : Coup de gueule, Non classé |le 23 février, 2008 |3 Commentaires »

Vous pouvez laisser une réponse.

3 Commentaires Commenter.

  1. le 4 avril, 2008 à 13:34 Pazuzu écrit:

    Je suis tombé sur ce site cherchant une « Escort » bleue. Comme quoi, si tout les chemins mênent à Rome, il ne vaut mieux pas compter sur Google pour s’y rendre… ^^

    Que dire… Qu’écrire… Je suis écoeuré et mal à l’aise. Je suis triste, moi qui avait la pèche il n’y a même pas deux minutes.

    Je sais que cet article n’est plus tout jeune et que l’avis d’un anonyme d’Internet ne compte guère, mais arrête tout. Tu as eu le signal, ne passe pas à côté.

    Bien à toi.

  2. le 17 avril, 2008 à 15:12 Chacha écrit:

    J’ai eu plein de signal, mon cher. Et tu sais, je suis une grande fille qui sait prendre des décisions. Aussi, ce n’est pas interdit de lire les autres articles, tu verras que tout n’est pas si noir…

    Chacha.

  3. le 23 avril, 2008 à 10:34 Pazuzu écrit:

    J’ai tout lu, mais mon regard, sûrement bien noir lui, ne me laisse voir que le négatif dans ces aventures. Ces phrases, ces mots où l’on sent comme un malaise, malgré des récits « positifs ».

    C’est comme ça. Je ne suis pas « rousseauiste ». L’être humain n’est qu’un prédateur à qui l’on a rogné les griffes. D’autant plus que ceux que tu côtoies ne sont pas les meilleurs représentants de l’espèce humaine. Jugement parfaitement personnel, je te le concède.

Laisser un commentaire

artscellement |
FaiS GaFfe A mon BloG ^^ |
un bout de chemin......... |
Unblog.fr | Annuaire | Signaler un abus | UN AN DE MA VIE
| angelca29
| Monde en noir